
« Dans ce roman, j’ai voulu revenir au moment où l’enfance se brise sous le poids de l’Histoire. L’action se situe dans le Sud de l’Espagne, à l’aube du franquisme. La guerre civile s’achève le 1er avril 1939. Plusieurs centaines de milliers d’Espagnols franchissent la frontière franco-espagnole. C’est la « Retirada » (la « Retraite »). Le 1er avril 2026 marque 87 ans de cette fin, mais la blessure demeure : près d’un million de victimes, civiles et militaires, ont laissé une trace profonde dans les familles et les silences.
On a parfois dit que la guerre d’Espagne était une « répétition générale » du deuxième conflit mondial. Cette analyse résonne étrangement avec les conflits et les migrations des années 2000.
Le thème en est simple et rejoint le destin de milliers de familles républicaines de l’époque. Maria-Resurreccion, jeune veuve de guerre, accompagnée de ses trois enfants, décide de quitter son village d’Andalousie pour rejoindre Barcelone, dans l’espoir de passer en France. Mais, dans mon roman, la guerre n’est pas racontée frontalement. Je ne fais pas œuvre d’historien. Elle s’insinue dans les regards, dans la peur, dans la nécessité de choisir son camp ou de se taire. Elle traverse les corps, les désirs et les gestes ordinaires.
Dans cette Espagne exsangue, j’ai brossé une peinture de mœurs acérée, usant parfois de la satire, pour décrire les schémas de l’Église et de son emprise sur la société. Exaltant la famille, la virilité et la morale notamment, dans une société espagnole à peine sortie d’un dix-neuvième siècle sclérosé.
Tout commence par le souvenir d’une inondation qui transforme un coin d’Andalousie en territoire mythique. L’eau suspend un instant l’autorité des adultes et offre aux enfants une illusion de liberté. Puis elle disparaît, laissant un désert de galets brûlants. C’est là que le jeune Rafael découvre, avec sa sœur cadette, le serpent en train de muer. Fascination, responsabilité à laisser vivre, suivi du geste irréparable : l’innocence se fracture.
Le départ vers la France devient alors un exil moral autant que géographique.
À Barcelone, sur la rambla bruissante, la vie semble reprendre. Mais derrière l’agitation affleurent la délation, la peur et les compromissions. La victoire franquiste s’installe dans les postures plus que dans les discours.
On croit pouvoir prévoir l’avenir, tracer des routes comme sur une carte marine sur laquelle rêve Rafael. Pourtant, dans le port de Barcelone, il suffit d’une goutte d’embrun sur sa joue pour effacer une certitude, troubler une trajectoire, remettre en cause toute prédiction.
À travers Rafael, j’ai voulu montrer comment un enfant comprend le monde avant même qu’on ne le lui explique — et comment grandir, dans ce contexte de guerre, consiste à préserver une part de liberté intérieure malgré l’ombre persistante de l’Histoire. »
